Le lendemain, on me prépare des cachangas, sorte de beignets de toutes sortes de farines, du fromage frais, et du café d’orge. C’est bon et copieux. Je mange avec Joël qui a 8 ans et qui est en 2ème grade. Je luis demande :
« A quelle heure commence l’école ? »
« A sept heures ! »
Il est 8 heures cinq… 


Pendant que nous mangeons, la maman de Joël tond un mouton au ciseau. Chaque jour, c’est le même rituel. Elle ne semble pas sentir le froid qui est pourtant saisissant avant que le soleil ne fasse son apparition. Elle m’explique que c’est Joël qui s’occupe d’aller faire paître le troupeau après l’école. « Je lui prépare un casse-croûte et hop… je ne le revois plus avant la tombée de la nuit. »


En arrivant à l’école, je constate qu’il manque des élèves. Finalement, la classe ne commencera qu’à 8h30. Un enfant me dit : « Normalement, les professeurs n’arrivent pas aussi tôt. »

C’est vrai que le gringo est là !

Aujourd’hui, c’est le jour de l’accompagnement pour Ibis. Maria sera avec elle toute la journée et à deux, elles devront réaliser la session prévue par le programme. Elle commence avec un rituel affectif où les enfants, un à un, vont recevoir un message personnalisé et encourageant de la part de leur professeur. Après, les enfants sont inviter à faire « l’embrassement du matin ». Peu d’entre eux osent s’embrasser, encore moins avec leur professeur où avec moi. Ils sont comme surpris par ces signes d’affectivité qui sont très peu pratiqués dans les familles rurales andines.


Ibis a vingt cinq élèves, répartis en trois grades (environ CP à CE2). C’est pour elle un choc car elle vient d’être nommée dans ce village alors qu’elle n’a jamais vécue dans une zone rurale. Elle me dit avoir été complètement désemparée car on ne lui a pas appris à travailler avec plusieurs grades à la fois. De plus, elle a l’habitude d’utiliser beaucoup de matériel pour faire la classe (photocopie, papier..) et les parents refusent de participer à l’achat de tout cela. Elle a plusieurs fois été à deux doigts de démissionner et y songe encore aujourd’hui. Pour elle, la venue de Maria est un vrai soulagement mais ne résout pas tous ses problèmes. Justement ce mois ci, un des thèmes de travail du programme est l’organisation d’une classe de différents niveaux. Et si nous ne mettions pas les enfants par grade mais par niveau, car certains enfants du 3ème grade ne savent pas encore lire par exemple. Maria et Ibis vont essayer la prochaine fois.


Pourtant Ibis est déjà habituée aux sessions actives et participatives, telles que les promeut le programme. Sa classe est organisée de telle façon que les enfants travaillent en groupe et de temps en temps les plus grands sont invités à aider les plus petits. Le maniement d’une telle classe relève de l’exploit. Le Pérou devrait mettre ses meilleurs professeurs au service de ses écoles rurales.


Aujourd’hui, le programme propose de travailler la description à partir d’un animal ou d’une plante du coin. Alors que je pensais qu’elle allait choisir la vache, omniprésente dans le village, Ibis a préféré l’Eucalyptus, très utilisé par les villageois pour le feu des cuisinières et la construction des maisons. Ensuite les enfants sont invités à se décrire eux-mêmes.


Je m’échappe de la classe d’Ibis car je sais bien que ma présence perturbe les enfants. En parcourant le village, je crois être dans un film : dans la première maison, les femmes lavent le linge. Dans la deuxième, on vient de tuer deux moutons qui y sont dépecés, un vrai recueil d’anatomie. Dans une troisième, je vois plusieurs papas en train de construire une maison avec des briques de terre. Dans une quatrième, on prépare de la farine à partir des céréales locales en utilisant un moulin centenaire. Dans une cinquième, le papa est train de tisser une couverture. Dans la sixième, on fabrique le fromage à partir du lait fraîchement récolté. Mais le temps passe…


Et en revenant, je croise l’école maternelle au moment où le repas se prépare. A mon arrivée, la professeur demande à un de ses élèves de lire les voyelles qui sont écrites au tableau. Elle est fière de me montrer qu’un de ses élèves arrive déjà à lire.

Cette semaine, les élèves apprennent les différents métiers : policier, boulanger, maçon… Aujourd’hui, je vois un joli dessin de cordonnier au tableau et les enfants doivent repasser le mot « cordonnier » dix fois sur une feuille et colorier un dessin de cordonnier. Au bout de dix minutes, je demande aux enfants quelle est la personne dessinée sur leur feuille. Aucun ne sait me répondre.

Et puis les enfants sont invités à se mettre en file pour recevoir leur repas.

Je reste un peu à discuter avec la professeur. Elle me dit que c’est dur d’enseigner ici.
« Hier, on devait parler du maçon. J’ai demandé aux enfants qui construisait les maisons et ils m’ont tous répondu en cœur : Papa. »

Elle aussi est nouvelle dans le village. Elle se plaint du nombre d’élève, du fait qu’il est impossible de travailler avec tous les ages en même temps, qu’en ville tout est plus facile et que le pire ce sont les parents qui refusent systématiquement de collaborer.
« Le jour de la fête des mères, j’avais demandé 3 soles par enfant pour acheter le matériel nécessaire à la confection de jolis cœurs. Personne n’a voulu payer. Alors qu’à la ville…»

Alors que les enfants reçoivent leur repas, certains refusent de manger et la professeur est obligée de les forcer un peu.
« Ils ne veulent pas manger pour rapporter la nourriture à leurs parents. »

En apprenant que je suis ingénieur, elle est surprise :
« Comment cela se fait que tu travailles dans l’enseignement. Il faut suivre plusieurs années d’étude pour pouvoir travailler avec des enfants, cela ne s’apprend pas comme cela. » 

Je la rassure tout de suite : je n’ai jamais enseigné dans une classe et je laisse cela aux professeurs qualifiés. Mon rôle dans le programme est plus d’en suivre le déroulement, de faire des statistiques, des rapports.

Et puis je lui dis :
« Tu sais, je crois qu’ici, il n’y a pas d’argent. Ce n’est même pas la peine d’en parler avec les parents car cela ne fait que les rabaisser. Comme tu viens d’être nommée ici et que tu risques de passer plusieurs années de ta vie à enseigner ici, il faudrait que tu cherches d’autres solutions. Peut-être tu pourrais être un peu plus créative et utiliser ce qu’il y a ici : la nature, les animaux. L’autre jour, j’ai vu quelque chose d’intéressant : une professeur de maternelle qui faisait construire des petites maisons à ses élèves. C’était marrant de voir les enfants marcher dans la boue, compter les briques et essayer d'en mesurer les longueurs. Les plus amusés, c’étaient les papas qui aidaient les enfants lorsqu’ils avaient du mal à porter les briquettes. Ce qui m’a fait pensé à cela, c’est que je viens de voir que les papas de tes enfants sont justement en train de construire une maison juste derrière, dans le village. »

Elle me regarde avec de grands yeux : « Non ! »

Mais il est déjà 12h30 et il nous faut repartir si nous ne voulons pas rater le combi qui nous ramènera à Sihuas. En comme on est Vendredi, c’est le début du week-end, alors j’ai hâte de retrouver Elodie et de lui raconter tout ce que j’ai pu vivre pendant ce court moment passé à Ahijadero.


Il me manque encore une chose avant de partir : trouver une personne qui a du fromage à vendre. Les villageois en profitent pour m’inviter très officiellement à la prochaine fête qui se fera au village : la fête des pères. Mais il faut que je vienne avec ma femme. Je leur dis OK mais que je viendrais à pieds depuis Sihuas, cette fois-ci, empruntant  le sentier muletier qui était encore utilisé jusqu’au milieu des années 60. 


Je dis au revoir aux cochons, aux chevaux, aux ânes, aux vaches, aux moutons, à la vue magnifique, à ces habitants si accueillants et je rejoints les professeurs qui marchent déjà sur le sentier qui permet de rejoindre la piste où nous attend déjà le combi du professeur Julio.

Sur le chemin du retour, je retrouve les mêmes têtes qu’à l’aller. Tout le monde se salue et se félicite du début du week-end. Et moi, je me pose la question : « Est-ce que j’aimerais vivre à Ahijadero ? » comme me l’ont proposé les habitants du village.