Une journée à Ahijadero
Par Elodyves le Samedi, juin 19 2010, 14:48 - L'école rurale péruvienne - Lien permanent
Aujourd’hui, je vous raconte ma journée de Jeudi dernier. La veille, Elodie avait rencontré dans la rue le directeur d’une école participant au programme d’accompagnement qui l’avait invitée à participer à une réunion de parents d’élèves, planifiée le lendemain. Ayant déjà un engagement sur Sihuas ce jour là, j’ai décidé d’y aller à sa place.
Cet article apportera sûrement des éléments de réponse à certains d’entre vous qui nous avez posé des questions sur le métier et le rôle du professeur dans les villages ruraux.
Il est 4h du matin, le réveil sonne. Le temps de m’habiller et de prendre mes affaires, je me retrouve sur la place de Sihuas, à l’endroit d’où partent tous les combis qui permettent de se rendre dans les différentes communes de la province. Comme rien n’est vraiment organisé, il me faut un moment pour trouver celui qui me permettra m’arriver à Ahijadero, un des villages où se déroule le programme d’accompagnement.
Finalement, le combi ne part que vers 5h00, après avoir fait le plein de tous les professeurs qui travaillent dans les écoles situées sur son trajet mais qui ne vivent pas sur place. Ils font le trajet aller-retour tous les jours, trajet qui dure deux heures environ. Arrivé au niveau de Ahijadero, il ne reste plus dans le combi que moi, les trois professeurs de Ahijadero (deux en primaire et un en maternelle) et le chauffeur qui est lui-même professeur dans un hameau voisin.

Je découvre l’environnement du village. C’est un village de montagne entouré d’un grand alpage. Une cinquantaine de famille vivent ici, principalement de l’élevage de vaches et de la production de lait et de fromage. Cela me rappelle un peu les Alpes.

Il faut encore marcher une demi-heure pour arriver au village. En toile de fond, je suis impressionné par le paysage. Des 3.500 mètres d’altitude du village, on voit toute la cordillère blanche avec le majestueux Huascaran et ses 6.700 mètres d’altitude au centre.

L’école est modeste, construite dans les années 80, faite en torchis, en bois et en tôle. Jusqu’à présent, il n’y a ni vitres, ni électricité, ni eau courante, ni toilettes dans l’école. Chaque année les parents effectuent les travaux d’entretien minimum car ils attendent la construction d’une nouvelle école, promise mainte fois mais pour l’instant inexistante.

L’école primaire accueille une cinquantaine d’élèves, ce qui est plutôt beaucoup. Et l’effectif augmente chaque année, preuve que l’élevage fonctionne bien. C’est vrai que ce serait dommage de ne pas profiter des terres y des pâturages, même si le village se situe à trois heures de marche de la « capitale » communale : Huayllabamba

Ygnacio est professeur dans l’école depuis 8 ans et directeur. Il enseigne aussi aux grades 4 à 6, une vingtaine d’enfants dont les plus âgés ont 16 ans. Chaque jour il vient et repart car il a aussi son petit négoce à Sihuas, un service d’impression et de photocopie. Il explique souvent aux parents que sa charge de directeur l’oblige à réaliser certaines tâches qu’il a beaucoup plus de facilité à réaliser à Sihuas.

Tous les adultes se dédient à l’agriculture. Je vois cette veille femme qui revient des champs après avoir coupé du bois pour alimenter la cuisinière. Je voulais aller l’aider mais elle accélère le pas lorsqu’elle me voit arriver.
Aujourd’hui il n’y a pas école. L’association des parents d’élèves se réunit pour planifier les travaux de l’année et faire le point sur les sous de la caisse. La réunion est présidée par le président de parents d’élève mais c’est en fait le professeur Ygnacio qui la dirige. On sent bien qu’il est respecté pour son savoir. Il est aussi membre à part entière de la communauté et dispose d’un vote lors des assemblées communales. Il fait aussi parti des différentes commissions qui organisent la vie du village.
A plusieurs reprises, il est obligé de rappeler que se sont les parents eux-mêmes qui doivent se mettre d'accord et décider. Que c’est le but de l’association des parents d’élèves. Ici, tous les parents font partis de l’association, soit la grande majorité du village. La réunion dure toute la journée. On parle de tout. Comme ils l’ont fait il y a une dizaine d’année, les parents doivent s’organiser cette année encore pour demander officiellement à la UGEL un professeur supplémentaire. C’est une démarche qui dure plusieurs années et qui génère des frais car il faut aller plusieurs fois à Sihuas et même sûrement à Huaraz, où se trouve la direction régionale de l’éducation. Encore des frais ! Les parents semblent un peu fatigués de devoir toujours payer pour aider l’école. Et pourtant les professeurs n’hésitent pas à les comparer aux parents d’autres écoles (de la ville) qui sont « beaucoup plus généreux », selon eux. Le directeur parle du repas scolaire, lancé l’an passé. Il dit qu’il faut varier les repas, que les enfants ne veulent plus du riz-flageolet servi tous les jours. Que les mamans qui viennent cuisiner doivent venir plus tôt car les flageolets sont rarement cuits et les enfants ont mal au ventre. A cette altitude, il faut au moins trois heures pour les cuire mais les mamans ont d’autres choses à faire chez eux et ont du mal à venir avant 9h00. Le directeur demande une contribution de 50 centimes (10 centimes d’euros) par enfant et par semaine pour acheter des aliments frais en plus des sacs de riz et de flageolets envoyés par le programme gouvernemental. Il y a aussi le projet de construction d’un « théâtre » pour les spectacles des enfants où il est demandé aux parents de contribuer avec 25 briques de terre par famille. Quelques familles s’opposent : « On nous a déjà demandé 100 briques à chacun pour la construction de la nouvelle maternelle ! ». Devant le refus de deux ou trois, le projet est abandonné. Apparemment il est difficile d’engager quelque chose s’il n’y a pas de consensus. Le directeur explique que chaque année, c’est la même chose, et donc que rien n’avance. Il y a trois ans l’école a reçu une dizaine d’ordinateurs qui sont encore rangés dans leur boîte car il n’y a pas l’électricité : les parents refusent de payer les 30 euros nécessaires pour le raccordement de l’école.
Je dispose d’un temps pour présenter le programme et je réponds aux différentes questions qui me sont adressées. Il y a beaucoup de rumeurs à dissiper sur les objectifs du programme, la présence des « gringos » et la pérennité de notre action. J’explique que nous sommes volontaires, que la municipalité finance l’exécution du programme mais que nous restons indépendants, que ce programme n’est pas lié à la campagne politique, que les parents en seront aussi les acteurs… Et puis, je suis surpris par une question : « Et qu’est ce que vous pensez du développement du village ? Chez vous, c’est sûrement mieux. Qu’est ce qu’il faut qu’on fasse nous ? ». Je leur parle de leur village, de la nature, des fantasmes propagés par la télé. Mais je les vois à moitié convaincus : « Un jour, un touriste de passage nous a dit que nous devrions changer ceci, et cela… » Alors je leur dis : « Mon conseil serait de ne pas écouter les étrangers mais plutôt la voix qu’il y a dans votre cœur. » Je me trouve un peu bête en disant cela.
La réunion se termine vers 4 heures ; à cette heure, il n’y a plus voiture pour rentrer, et marcher nous ferait arriver après la tombée de la nuit. Nous devrons donc passer la nuit dans le village.

Cet après midi, tous les adultes du village se retrouvent pour faire du sport. Les papas jouent au foot. Chacun doit payer un euro pour participer et l’équipe gagnante remporte la mise. C’est du sérieux.

Côté fille, on joue au volley et on sent bien que l’ambiance est plus décontractée. Il y a même quelques hommes qui viennent compléter les équipes.

Un peu plus loin, les enfants aussi ont leur coin. Je vois surtout des filles et je me demande bien où sont les garçons.

Je m’éclipse un instant pour aller une nouvelle fois admirer le paysage. Ici, la moitié des maisons sont encore faites uniquement avec de la terre et de la paille. Mais cela ne durera pas longtemps car la tôle gagne chaque année un peu plus d’adeptes.

Le soir, je reste un moment avec la professeur Ibis qui enseignent aux premiers grades du primaire et Maria, l’accompagnante du programme. Ils préparent ensemble le matériel qui sera utilisé dans la classe le lendemain.

Je suis logé dans une des maisons du village. On me réserve la meilleure chambre et on s’excuse de ne pas avoir d’autre lit pour moi. Celui-ci fait 1.70 m de long.
J’ai le droit de manger deux fois ce soir, invité dans une famille puis une autre. A chaque fois, c’est une pluie de questions qui s’abat sur moi : « Comment c’est chez toi ? Est-ce que tu parles anglais ?... »
(La suite du recit mercredi prochain...)
Commentaires
Vivement mercredi prochain....
Une tranche de vie quotidienne très édifiante.
Il est quand même surprenant que l'enseignant doive quémander pour avoir l'électricité,alors que les ordinateurs sont là, et n'arrive pas à l'obtenir!